Vases communicants avec Aedificavit d’Isabelle Pariente-Butterlin

Les échanges de blog à blog en vases communicants se nouent chaque premier vendredi du mois.

_______________________________

Presque rien. Une silhouette. Je m’étonne de la facilité avec laquelle les visages s’effacent de la mémoire. Même les visages mille fois regardés, contemplés, ceux dont on a prévu, anticipé la perte, tous, ils partent tous dans cette ronde qu’il n’y a aucune chance d’arrêter, quels que soient les stratagèmes employés, et les ruses. On finit par perdre la trace même de ceux qu’on cherche à garder en nous, dans un recoin calme de notre conscience. Nous voudrions les déposer dans les vestiges du bonheur, et il me semble que toutes nos tentatives sont vaines. Je regarde la photo en noir et blanc. L’homme déjà vieux actionne une pompe dans un jardin, comme toujours, et répète des gestes qui sont les siens depuis des décennies, depuis qu’il a dessiné pour ses pas des allées sur le sol, qu’il a organisé autour de lui un cosmos minuscule. Le soleil et une guerre ont ajouté des rides à son visage. La pompe est toujours là, l’eau aussi, forme un lac souterrain et s’étend sous la terre meuble. Mais par la faute d’un infime problème technique, quelque caoutchouc qu’on ne retrouve pas, qu’on pourrait retrouver, un caoutchouc ou autre chose, un peu de rouille qui s’est déposée, un enchaînement de gestes est devenu impossible, toute la scène a sombré dans le passé. Elle ne reviendra pas.

Je regarde la photo. Elle a ressurgi d’une boîte rectangulaire de dattes, venue elle aussi d’un autre pan de passé qu’on n’ouvrira plus, et auquel je n’ai que des liens si ténus que leur force extrême me surprend. Je m’étonne que le visage, qui s’est effacé de la surface de ce monde depuis vingt-cinq ans exactement, me soit resté aussi familier alors que je ne parviens pas à le convoquer dans la ronde de mes souvenirs. Il est là, parfaitement familier, parfaitement connu, reconnu alors qu’il y a des années que j’ai évité cette confrontation. L’expression dans son extrême particularité s’insère parfaitement dans les possibilités de ma mémoire. Pour un peu, tout ressurgirait, les poires minuscules du vieil arbre, qui en donnait si peu mais qui ouvrait l’été. Et tout… tout le reste… toutes les saveurs… et puis les gestes, les mêmes, toujours, répétés, dans les allées du jardin, matin et soir, quand le soleil ne brûle pas trop.

Par un stratagème technique minable, je confie la photo à la mémoire de mon iPhone, puis la mémoire de mon iPhone à celle de mon ordinateur, et je l’enregistre pour mettre un terme au naufrage, dans les lointains, de toutes ces traces, de tous ces souvenirs dont les simulacres dans la mémoire (la mienne) sont en train de s’effacer peu à peu, je le sens bien. J’envisage sérieusement de les enregistrer en ligne, pour être sûre à tout jamais de les retrouver, alors même que pendant un quart de siècle, j’ai évité soigneusement toute cette confrontation. Et puis, dans cette rage d’espoir technique, il y a les autres, tous les autres visages, toutes les autres silhouettes, celles que je n’ai jamais vues, mais dont on m’a appris, enfant, qui elles étaient, que j’ai appris fidèlement à reconnaître, même si je ne suis pas certaine de ne pas faire quelques erreurs d’identification que je transmets à mon tour, et sur la tombe de qui je suis allée tous les ans, depuis toujours, m’incliner dans le crépuscule de l’été. Il y a d’autres images, dont je comprends qu’elles sont en moi, souvenirs d’une autre essence que les souvenirs : je ne les ai pas vus, je ne les connais pas, mais ils sont en moi, par une sorte de transmission immatérielle du passé. Et puis il y a ces visages, ceux que j’ai connus plus âgés, plus marqués, et qui sont là, dans cette boîte, dans toute la force de leur jeunesse éclatante (elle est passée). Alors par un réflexe que je ne maîtrise pas, je les photographie, tous, les uns après les autres, avant que cette boîte ne parte dans une autre tourmente, je les photographie, portraits d’un autre temps, trace méta-photographique, photographie de la photographie, je ne les vole pas, je ne les dérobe pas : j’en fais des souvenirs de souvenir. Eux, qui sont le passé de mon passé.

Je me demande s’il est possible de porter le deuil d’un inconnu. Ou plutôt, non, je sens bien qu’il est possible de porter le deuil d’un inconnu. Qu’il est possible que celui qu’on n’a jamais connu ne nous soit pas un inconnu. Que des liens invisibles se soient tissés dans les délinéaments du passé. Texture fine qui s’insère dans le présent. Si cette silhouette s’effaçait, que je ne connais pas, que je croise seulement certains soirs, il y aurait comme un creux dans la texture du monde. Elle ne m’est rien, que l’évocation d’un autre temps, je ne lui ai jamais parlé, tout au plus quelques bonsoirs, échangés en passant, et quelques remarques sur les enfants qui grandissent. Les soirs d’été, elle est assise sur son perron. Rien que cela. Je sais qu’un été viendra où elle ne sera plus assise là, à regarder les passants dans la rue.

Et qu’alors le monde sera encore un peu plus vide.

____________________

Merci à Isabelle Pariente-Butterlin  d’accueillir mon texte  sur  Aedificavit


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :