Vase communicant « aux bords des mondes »

Grâce à l’attention et à la patience de Brigitte Célérier, l’ensemble des vases communicants d’avril est recensé ici.

Pour l’édition d’avril, j’ai la joie d’accueillir  Aux Bords des Mondes, d’Isabelle Pariente-Butterlin, qui en retour m’accueille ici. Nos deux textes ont pour point de départ trois variations obtenues en développant  la même image. Depuis janvier, un premier billet puis la série EdKaBdM toujours en cours, explorent les possibles que l’écriture d’Isabelle vient tisser à partir d’un travail de Rauschenberg,  L’Erased De Kooning. A nous lire, et à échanger à partir de nos approches qui se rejoignaient imperceptiblement — peut-être autour de quelque forme fuguée que je ne puis qu’entrapercevoir –, nous avons laissé le dessein  de ce vase communicant se déposer. Comme une très fine neige sur le monde demeurerait  lieu de passage parmi l’éphémère.

Se perdre. S’en aller perdre. Au loin, s’en aller perdre là où le paysage de lui-même s’estompe, s’en aller et se perdre, sans tendre à autre chose, oublier le retour, en effacer la trace en soi, effacer, en soi, la trace de tous les retours qui furent possibles, et nous tendirent. 

Il est possible que la neige. 

À moins que ce ne soit le regard. On ne sait pas. 

Une distance s’est jouée, s’est instaurée, sur laquelle il sera difficile de revenir, au point que le retour s’estompe et qu’il ne joue plus son rôle (tendre, en soi, la corde intérieure, vérifier de la main qu’elle ne rompt pas, tendre encore, et ainsi de suite, vérifier). 

Il est possible que les regards. 

À moins que ce ne soit la suite des pas, on ne saura jamais. Revient-on sur ses pas ? S’en revient-on jamais ?

On s’en revient mais on est un autre. On s’en revient, et quelque chose qu’on se dit pas, même pas à soi-même, en soi s’est brisé.

Se perdre. S’en aller et s’effacer. Se perdre, et s’effacer. Laisser la neige recouvrir les pas ; la laisser effacer les traces, auxquelles on ne tient pas. Il faudra bien un jour cesser de tenir à l’éphémère et cesser d’aiguiser en soi cette souffrance. Il faudra bien laisser toute chose se défaire, quitte à inventer pour elle des adverbes et des adjectifs qu’on ne dira pas, qu’on ne prononcera pas, qu’on n’essaiera même pas de formuler dans son esprit. On entendra seulement le crissement des pas dans la neige et on s’éloignera. 

Traverser le paysage comme on traverse un rêve. Avec la même précision et la même attention. Traverser le paysage comme le point d’insertion traverse la page et laisse derrière la trace de la phrase s’étirant, traversant le silence. 

Je n’ai pas envie de finir d’écrire ces lignes : le geste me tient dans un présent que rien ne vient attaquer ni corrompre. Le geste d’écrire tient dans le présent et le protège de tous les autres temps de l’indicatif. Je n’ai pas envie non plus, du moins je ne voudrais pas, pas plus que je n’ai envie de terminer ces possibles et de les clore d’une contradiction qui terminerait l’arborescence. Je n’ai pas envie de terminer la contemplation de ces images, de refermer les yeux, ou alors je refermerais bien volontiers les paupières, si elles demeuraient sur ma rétine, et si je pouvais les voir dans l’espace intérieur de mes pensées. L’écran de mon ordinateur ouvert a scellé le pacte des possibles. 

Entrer dans le temps et entrer dans le paysage, d’un même geste et d’un même élan, parfois les pas semblent assurés, entrer dans le paysage comme on entre dans l’eau de la mer, en la laissant remonter aux genoux, à mi-cuisse, jusqu’à la taille, comme on s’allonge en elle, allonger le temps, prendre le rythme, se caler sur son pas, même si on est seul. 

Et comme le temps, alors, nous engloutit. 

S’enfoncer dans le paysage comme dans les rêveries et dans les pensées, insensiblement. Il faut que le monde s’estompe pour qu’il soit possible d’y entrer. Se laisser prendre comme dans un rêve éveillé. Il suffit de tenir les yeux ouverts face à l’écran de l’ordinateur, et d’entrer dans le paysage de la rêverie. La transparence absorbe, comme un rêve. Aussi puissamment qu’un rêve. Le monde en viendrait même à s’effacer au point de devenir transparent et supportable. Jusqu’au point de trouver la transparence de lui-même. Le monde s’efface au point de devenir abstrait. Nébulosités s’élevant, se levant, dans des tourbillons lents, de ce que j’ai pensé. 

Elles s’élèvent et troublent la vision et le monde, alors, devient presque supportable.

texte: Isabelle Pariente-Butterlin
photographies: Jean-Yves Fick.

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