Archives de Catégorie: Notes pour un chant loin

Feuillet 30

jetée à tous vents
un songe immense la nuit

le pilote ignore
l’astre pris par le sommeil

personne ne guide
l’Océan seul l’Océan

de lui même ferme
sa grande boucle infinie

on ne peut plus dire
qui sont ceux qui vont ni où

il n’est plus de terre
ni de roche autre que fluide

aucune des formes
que songea jadis l’aède

aveugle ne peut
distinguer amer ni rive

demeure un seul rêve
à son voyage d’hiver

« croire qu’on s’éveille ».


Feuillet 29

un mouvement lent des lames
encore la nuit de vent

rien ne la retourne vers
cela qui fut une terre

plutôt cela osciller
au risque de se briser

plutôt perdre et corps et âme
que revenir au jour d’hier

l’hiver épure l’été
la nef avance cristal

sur le pont des voiles claquent
on n’entend plus les oiseaux.


Feuillet 28

étrangeté
ceux-là s’éveillent
le rêve exile
un seuil l’énigme

ou bien il ouvre
sur une rive
ou bien vient clore
l’exil par être

et les images
que font les fleuves
et tous les rythmes
des Océans

à eux reliés

quoi dans le ciel
d’immatériel
l’immensité
la transparence

même la Nuit
reste l’exil
tout un miroir
troué d’étoiles

– sur le navire
dorment les feux
au jour un soleil noir
rivé au fond des yeux.


Feuillet 27

et c’est silence
de l’instrument
qui a vibré
de chaque fibre

que se libère

la note ici
ici présente
comme pour eux
toute mémoire

ce qui consume

une rumeur
d’avant-langage
comme un fredon
dessous les ombres

les sables secs.


Feuillet 26

Enfin cette aube

le goût du sel
en hâles fins
sur chaque lèvre
dans chaque bouche

autour des yeux

c’était la laisse
de l’autre terre
où revenir
de ce rivage

un pli infime

tous leurs sommeils
n’avaient de cesse
ni d’autre flot
que simples souffles

et sur la peau

la chaleur vive
revenait brève
autant que toute
merveille pauvre

à peine une ombre

quand sur la rive
ils s’éveillèrent
on ne voyait
aucune trace

d’aucun le pas.


Feuillet 25

Et ce fut un rivage
l’écume un peu de sable

sur les joues

quelques notes du large
à venir dérouler

une larme

flux et reflux auprès
de quelques corps couchés

don d’enfance

paisibles presque trop
ils s’éveillaient à eux

se lever

qui ne percevaient plus
rien autre que la mer

dans la joie

proche elle qui n’était
rien autre qu’un silence

une larme

juste après le seul cri
d’un oiseau dans les branches

se lever

avant qu’il ne s’envole
les ailes se replient

pour un jour.


Feuillet 24

ils n’entendaient plus
de leur langue rien

tous les mots étranges
pour dire la mer

les ciels et les vents
les rives les arbres

la quête réelle
de l’île du lieu

avaient disparu
recouverts de cendres

***

et leurs bouches mêmes
mâchaient ces poussières

ils devenaient eux
des êtres sans ombres

dépouillés de sens
informes déjà

lovés pour mourir
dans une pluie sèche

ils avaient cédé
quel charme égarait

leurs pas et leurs souffles
vers un rêve faux

***

un seul parmi eux
pour fermer les yeux

pour redire encore
les mots de l’exil

et la mélopée
des rives perdues

ou l’exil plus noir
des cités en ruine

un seul parmi eux
à fermer les yeux

un seul parmi eux
à aimer les voix

qui bercent les soirs
et leurs mélopées

où vibre l’étoile
tremblent les lumières

laissées dans la nuit
la nuit et le vent

de leur langue rien
ils n’entendaient plus.


Feuillet 23

Se ruent danses folles
les Nocturnes
surgies de l’Erèbe

crue noire leurs chants

corps tohu-bohu
tourmente chaque
pas lacère l’âme

d’eux qui ne sont plus

qu’ à cors et à cris
l’entrer des enfers
et leur jour Nuit toute

l’errance égarée

quelque chose comme
un oiseau appelle
l’impalpable l’aube.


Feuillet 22

qu’étaient ces avenues
                                        on se hélait l’un l’autre
d’où nul ne reviendrait

les visages figeaient
                                         en grands masques de pierre
nul n’avait plus même ombre

au-dessus du rivage
                                          montait le froid des brumes
cela déferait tout

déferlerait fureur
                                         et les statues de sel
qu’ils portaient tous en eux

eux dont les os blanchis
                                         les rythmes et les songes
s’en iraient se dissoudre

et que cela finisse
                                        iraient s’anéantir
au coeur de leurs ténèbres.


Feuillet 21

Éployées nues
les branches des arbres
sèchent pétrifiées

les oiseaux de haut vol
s’éloignent de ce sol
aveugle et sans racines

où la roche n’est plus
que gangue figée noire
au tranchant d’obsidienne.