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Vases communicants: Nous n’étions pas mariés, par Gilles Bertin

Les échanges de blog à blog en vases communicants se nouent chaque premier vendredi du mois.

Et remercier ici aussi Gilles Bertin de  me permettre d’intituler une série de photographies Lignes de vie… un cas avéré de sérendipité, sans doute.

 

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Ensemble, ils vont à lente allure entre les deux haies d’arbres, troublés une fois seulement par la chute d’une plaque d’écorce devant eux. Ils s’arrêtent, lèvent la tête, considèrent les larges ocelles ocres des maîtresses branches vingt mètres au-dessus d’eux. Il se tourne vers son épouse, elle a le visage penché vers le ciel, cheveux en arrière, dans l’une de ces taches de lumière solaire mouvante comme une surface d’eau. Quand elle découvre qu’il la regarde, ils ont de concert un petit rire qui s’en va devant eux, tel un refrain de Trenet, entre les fûts clairs des platanes. La promenade se termine par un muret. Ils le longent puis prennent l’escalier vers la berge de la rivière. Alors qu’ils vont disparaître, éclate à l’autre bout de la promenade une musique qui les fait s’arrêter, se retourner. Un sourire naît sur chacun de leur visage et se déploie. Se tournant l’un vers l’autre, ils éclatent d’un rire d’enfant.

À une fenêtre de l’étage de la salle des fêtes, Joël reste un instant rêveur en regardant à l’autre bout de la place l’escalier par où ses parents ont disparu. Il manipule son appareil photo pour examiner les clichés qu’il vient de prendre. Il les fait défiler plusieurs fois puis descend vers la musique qui vient de commencer dans la salle des fêtes. La vie est belle, dit-il dans l’escalier.

* * * * *

Le long de la rivière, ils rencontrent de gros cailloux, des pierres roulées du talus, des ornières creusées par des engins agricoles. Il lui donne la main pour l’aider et elle le remercie de ce petit hochement de tête oblique qu’elle ne donne qu’à lui. Le chemin a été dur et ils ont peiné pour en arriver là. Pourtant, quand ils se retournent, leurs yeux ne distinguent plus ni trou ni ornière, ils ne voient plus du chemin que les haies attentives penchées sur les deux bandes de terre ocre parallèles, les ombres quiètes des arbres et, dans l’auge constituée par les parois des haies, le liquide doré du soleil où nagent des nuées scolaires de moucherons, de larges papillons aux ailes galonnées de capitaines au long cours et, venues de la rivière, des libellules au corset couleur dos de tanches.

À un tournant du chemin, ils se heurtent à un arbre tombé en travers de leur route. Il est si grand que ses branches vont jusque dans l’eau de la rivière. Elle s’adosse contre le tronc horizontal qu’il caresse un instant de la main comme si c’était elle, allongée.


Elle lui demande, « Tu te souviens ? »

Il lui répond, « Nous n’étions pas mariés. »

Vu par-dessous, le feuillage de l’arbre a le vert des feuilles des saules et ressemble aux taillis qu’une tempête aurait couchés. On a envie d’y passer la main, de l’attarder dans l’épaisseur touffue. Ce désir, ils l’ont en même temps, ils lèvent la main vers le visage de l’autre ; d’un mouvement tournant elle continue vers la nuque de son mari, l’attire à elle ; il descend sa main sur l’épaule à demi dénudée, descend encore et la pose sur le tronc et fait de même avec l’autre et maintenant il est appuyé des deux mains sur le tronc ; elle est emprisonnée entre le tronc, le torse et ces deux bras, et tient la nuque de son mari dans ses mains, et elle l’attire à elle jusqu’à ce que leurs visages soient si proches qu’ils puissent voir dans les yeux de l’autre ces petites taches dans l’iris ; alors ses mains reviennent de la nuque jusqu’au visage, elle le serre tout entier dans ses mains, elle pose sa bouche sur la sienne, et quittant le jour, l’arbre et le chemin, elle ferme les yeux, se rejoignant elle-même.

Il lui dit, « C’était exactement comme ça. »

« Oh oui ! », répond-elle.

* * * * *

On a mis de la musique, les tables ont été poussées contre les murs, les boulettes de papier et les serpentins balayés dans un coin de la salle, tout le monde danse. Quelqu’un met le disque de la chenille.

Il faut qu’ils viennent avec nous !

Mais ils ont disparus ! répond quelqu’un.

Où sont-ils ? Il faut les retrouver !

* * * * *

Ils ont contourné l’arbre. Le chemin rejoint la rivière et ils marchent main dans la main, accompagnés par le bruissement de l’eau. Quelques toiles d’araignées dans les buissons oscillent telles des voiles de bateau en l’absence de vent. Les bords du chemin sont couverts d’une herbe fine comme cheveux. Elle se baisse pour la caresser.

Elle le regarde dans les yeux, « Nous avons fait l’amour sur cette herbe. »

Il l’attire contre lui, « Ma chérie. »

* * * * *

Viens, dit Joël à Laurence, je sais où sont papa et maman.

Mais les autres ?

On ne dit leur rien surtout. Viens !

* * * * *

Il lui montre de l’autre côté d’un champ le mur neuf qui ceint ce qui, encore pré, va dans les dizaines d’années à venir s’emplir de tombes, prenant la suite de l’ancien cimetière au pied de l’église.

Le chemin s’enfonce à nouveau sous les arbres. Ils marchent si près l’un de l’autre que l’on ne distingue entre eux qu’une fente de jour bougeant au gré de leurs pas, si étroite par moments que la couleur de leurs vêtements se mêle alors en une couleur nouvelle mais hésitante, à demi opacifiée par la lumière du chemin, nimbée de feuilles, d’écorce et de ciel.


* * * * *

Quand ils les ont aperçus devant eux, Joël et Laurence se sont arrêtés.

Ils les regardent s’éloigner lentement sur le chemin qui s’insinue entre les arbres et la rivière si doucement qu’au bout on ne sait plus lequel est l’un, lequel est l’autre, et que renonçant à les démêler on les unit en une seule voie.

Tu crois que nous les ferons nos noces d’or ? demande Laurence.

Je les aime tu sais, répond Joël.

* * * * *

Parmi les acacias en fleur sous lesquels ils vont elle lève sa main entraînant avec elle la main de son mari pour la poser sur son cœur.

Elle dit, « Tu sens ? »

Il incline à demi la tête. Ses narines une seule fois se gonflent, puis il souffle doucement à travers ses lèvres à peine ouvertes, et l’air qui sort de sa bouche ne fait pas plus de bruit qu’eux s’éloignant sur ce chemin, si doucement qu’il leur faut un long temps pour se fondre l’un en l’autre, pour constituer une silhouette complètement unie. Ils sont une flamme de bougie dans une atmosphère au repos, à peine troublée parfois par la brise venue de la rivière, et ce mouvement les rapproche encore.


Longtemps, Joël et Laurence les regardent s’éloigner entre les arbres, devenir un doigt, puis une brindille, une graine, se fondant peu à peu dans le chemin.

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Merci à Gilles Bertin d’accueillir mon texte dans ses  Lignes de Vie

Les Vases communicants de janvier 2011:

Juliette Mezenc http://juliette.mezenc.over-blog.com/ext/http://motmaquis.net/ et Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent

Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/ et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/

Martine Sonnet http://www.martinesonnet.fr/blogwp/ et Anne-Marie Emery http://pourlemeilleuretpourlelire.hautetfort.com/

Anne Savelli http://www.fenetresopenspace.blogspot.com/ et Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/

Murièle Laborde-Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/ et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net/

Jérémie Szpirglas http://inacheve.net/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com/ et Jean http://souriredureste.blogspot.com/

Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et (Monsieuye Am Lepiq http://barbotages.blogspot.com/) correction vendredi matin : et Jean Barbaut http://barbotages.blogspot.com/

Marie-Hélène Voyer http://metachroniques.blogspot.com/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Frédérique Martin http://www.frederiquemartin.fr/ et Francesco Pittau http://maplumesurlacommode.blogspot.com/

Jean-Yves Fick https://jeanyvesfick.wordpress.com/ et Gilles Bertin http://www.lignesdevie.com/

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Benoit Vincent http://www.erohee.net/ail

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/

Isabelle Pariente-Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com/ et Jean-Marc Undriener

http://entrenoir.blogspot.com/

Samuel Dixneuf http://samueldixneuf.wordpress.com/ et Philippe Rahmy-Wolff http://kafkatransports.net/

Lambert Savigneux http://aloredelam.com/ et Lambert Savigneux (ben oui) http://regardorion.wordpress.com/

Catherine Désormière http://desormiere.blog.lemonde.fr/ et Dominique Hasselmann http://dh68.wordpress.com/

Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/

et

sur twitter et en 9 twits chacune, Claude Favre @angkhistrophon et Maryse Hache @marysehache  (elles ont choisi de publier  les deux textes chez celle qui a un blog : Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr/)


Vases communicants avec Aedificavit d’Isabelle Pariente-Butterlin

Les échanges de blog à blog en vases communicants se nouent chaque premier vendredi du mois.

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Presque rien. Une silhouette. Je m’étonne de la facilité avec laquelle les visages s’effacent de la mémoire. Même les visages mille fois regardés, contemplés, ceux dont on a prévu, anticipé la perte, tous, ils partent tous dans cette ronde qu’il n’y a aucune chance d’arrêter, quels que soient les stratagèmes employés, et les ruses. On finit par perdre la trace même de ceux qu’on cherche à garder en nous, dans un recoin calme de notre conscience. Nous voudrions les déposer dans les vestiges du bonheur, et il me semble que toutes nos tentatives sont vaines. Je regarde la photo en noir et blanc. L’homme déjà vieux actionne une pompe dans un jardin, comme toujours, et répète des gestes qui sont les siens depuis des décennies, depuis qu’il a dessiné pour ses pas des allées sur le sol, qu’il a organisé autour de lui un cosmos minuscule. Le soleil et une guerre ont ajouté des rides à son visage. La pompe est toujours là, l’eau aussi, forme un lac souterrain et s’étend sous la terre meuble. Mais par la faute d’un infime problème technique, quelque caoutchouc qu’on ne retrouve pas, qu’on pourrait retrouver, un caoutchouc ou autre chose, un peu de rouille qui s’est déposée, un enchaînement de gestes est devenu impossible, toute la scène a sombré dans le passé. Elle ne reviendra pas.

Je regarde la photo. Elle a ressurgi d’une boîte rectangulaire de dattes, venue elle aussi d’un autre pan de passé qu’on n’ouvrira plus, et auquel je n’ai que des liens si ténus que leur force extrême me surprend. Je m’étonne que le visage, qui s’est effacé de la surface de ce monde depuis vingt-cinq ans exactement, me soit resté aussi familier alors que je ne parviens pas à le convoquer dans la ronde de mes souvenirs. Il est là, parfaitement familier, parfaitement connu, reconnu alors qu’il y a des années que j’ai évité cette confrontation. L’expression dans son extrême particularité s’insère parfaitement dans les possibilités de ma mémoire. Pour un peu, tout ressurgirait, les poires minuscules du vieil arbre, qui en donnait si peu mais qui ouvrait l’été. Et tout… tout le reste… toutes les saveurs… et puis les gestes, les mêmes, toujours, répétés, dans les allées du jardin, matin et soir, quand le soleil ne brûle pas trop.

Par un stratagème technique minable, je confie la photo à la mémoire de mon iPhone, puis la mémoire de mon iPhone à celle de mon ordinateur, et je l’enregistre pour mettre un terme au naufrage, dans les lointains, de toutes ces traces, de tous ces souvenirs dont les simulacres dans la mémoire (la mienne) sont en train de s’effacer peu à peu, je le sens bien. J’envisage sérieusement de les enregistrer en ligne, pour être sûre à tout jamais de les retrouver, alors même que pendant un quart de siècle, j’ai évité soigneusement toute cette confrontation. Et puis, dans cette rage d’espoir technique, il y a les autres, tous les autres visages, toutes les autres silhouettes, celles que je n’ai jamais vues, mais dont on m’a appris, enfant, qui elles étaient, que j’ai appris fidèlement à reconnaître, même si je ne suis pas certaine de ne pas faire quelques erreurs d’identification que je transmets à mon tour, et sur la tombe de qui je suis allée tous les ans, depuis toujours, m’incliner dans le crépuscule de l’été. Il y a d’autres images, dont je comprends qu’elles sont en moi, souvenirs d’une autre essence que les souvenirs : je ne les ai pas vus, je ne les connais pas, mais ils sont en moi, par une sorte de transmission immatérielle du passé. Et puis il y a ces visages, ceux que j’ai connus plus âgés, plus marqués, et qui sont là, dans cette boîte, dans toute la force de leur jeunesse éclatante (elle est passée). Alors par un réflexe que je ne maîtrise pas, je les photographie, tous, les uns après les autres, avant que cette boîte ne parte dans une autre tourmente, je les photographie, portraits d’un autre temps, trace méta-photographique, photographie de la photographie, je ne les vole pas, je ne les dérobe pas : j’en fais des souvenirs de souvenir. Eux, qui sont le passé de mon passé.

Je me demande s’il est possible de porter le deuil d’un inconnu. Ou plutôt, non, je sens bien qu’il est possible de porter le deuil d’un inconnu. Qu’il est possible que celui qu’on n’a jamais connu ne nous soit pas un inconnu. Que des liens invisibles se soient tissés dans les délinéaments du passé. Texture fine qui s’insère dans le présent. Si cette silhouette s’effaçait, que je ne connais pas, que je croise seulement certains soirs, il y aurait comme un creux dans la texture du monde. Elle ne m’est rien, que l’évocation d’un autre temps, je ne lui ai jamais parlé, tout au plus quelques bonsoirs, échangés en passant, et quelques remarques sur les enfants qui grandissent. Les soirs d’été, elle est assise sur son perron. Rien que cela. Je sais qu’un été viendra où elle ne sera plus assise là, à regarder les passants dans la rue.

Et qu’alors le monde sera encore un peu plus vide.

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Merci à Isabelle Pariente-Butterlin  d’accueillir mon texte  sur  Aedificavit


D’un rebord du monde à l’autre, avant la mise en page d’Abadôn.fr

L’ensemble est autrement visible, ici.


Vases Communicants d’Octobre avec Abadôn de Michèle Dujardin.

attendre l’île

attendre l’île, du centre même, la recevoir : des lentes, des sourdes poussées du fond sur le noyau de peine, jusqu’au débord – et ruine, l’accueillir telle : entière  – désordre net, jailli du sel, du granit – pour être haut, interpeller le ciel, le vide – roc est vacance pleine, qui porte le monde – grain à grain, il use le temps, le désoeuvre – ni abri, ni muraille – l’île roule le corps de l’homme, marqué entièrement des trouées de sa bouche, de ses tranchants : elle allège par des saignées le poids de vivre – et sa pierre est aveugle, elle est chant et rien d’autre – inlassable, elle ouvre les solitudes en grand – toujours plus d’air, plus de souffle, pour ce qui fuit – le corps de l’homme est livré aux sirènes

île-langue, substance d’île : pâte d’un parler très ancien émancipé des bouches, courant dans la friche, dans la chair du pilote, de la sentinelle avancée – une foudre, une commotion – entre les côtes – un rapt sacré : jamais ne font retour l’identité, la connaissance

dans l’imprévisible des ciels, des mers brisées de pierres, l’incessant qui se réinvente – l’île-langue, l’air : à la jointure le vivant, sa patience, son ardeur – dressé au bord, pour l’écoute – où disparaissent les choses dans leur propre nom : exister n’a que faire des mots – seuls le saisissement, l’élan : exposer le vivant, le déployer, largement l’ouvrir à sa propre mortalité – en confiance – puis sonder la plainte, le vertige écumant, avec juste des cris d’oiseaux, des bleus d’esquilles – sans crainte

équinoxe : à même le mot, des mendiants – trop clairs, trop nus, sans planète, sans alignement :  sur la pierre, de leur cuillère d’os, ils grattent le sel – ils ont le temps :  celui qui de tout son poids exprime les larmes de la pierre – nox, oceano : nuit au centre, d’assaut, de charge – au renversement – veille dans ce bruit une lueur : le visage mort de l’éternité, pour qu’usure se fasse, délitement – poussière et cendre, tout est ramassé, resserré dans les doigts des mendiants – mais leur sel est comme la pierre : sans obéissance – il va, il les traverse – et toujours plus pauvres, les mendiants recommencent : ils grattent le sel – toujours là – tant de mers, à même le mot

horizon, de part et d’autre du corps – sur les bras tendus, le ciel repose

face comme roche claire : tournée, sans fond, au-dedans de soi – pour être là, posée – avec le calme, et le creux du temps pour mon épaule – face libre, la pierre : ce haut regard, ajusté sur l’infini – avec le jour près de la terre, le peu de mousse pour mon front, mon épaule – l’être seul de la pierre, son silence – ni mer, ni oiseaux, ni vent ne l’effleurent, ne laissent trace – ni la voix – cela qui est sans exigence, la pierre – toujours, porté plus loin, l’irréductible de son règne : l’absence – pour le repos, le corps, simplement adossé à sa force – pour un moment – avant que l’île

juste dans la face, dans le bloc, ce nid pour mon front, mon épaule – avec un peu de soleil dedans

visage : celui-ci, celui-là, perdu – dans la pierre, dans les dures limites – chargé d’oubli, il n’arrive plus : le présent s’acharne, immobile – bouche à phonèmes gris, le visage, pour le vent – pour qu’il siffle dans les fissures – avec l’écho, écrasé dans la pierre, embrassant le visage –  au seuil des yeux les oiseaux divisent le néant – à coup d’ailes – démultiplient la menace, la compacité : l’autre, dans la pierre, est sans altérité – nature morte – dans le trou d’eau, mon visage : toutes ces pierres, dans un visage – tous ces refus – sous l’eau, dans le trou – en transparence – non venus au jour – mais au vide – dans la paix de l’île – dissous – dans l’apaisement

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Merci à Michèle Dujardin d’accueillir mon texte L’enfance au toucher sur son site abadôn.fr
Les échanges de blog à blog en vases communicants se nouent chaque premier vendredi du mois.


Icaria 62: Sur un fil / quelque chose comme écrire

[ Rêve Köchel en 622 mots]

Du brouillon:

Brouillon Vases Communicants 1

Brouillon Vases Communicants 2

à l’état actuel, en 622 mots:  (textes au format .pdf,  les liens comme les images s’ouvrent d’un clic)

Sur un fil

un état intermédiaire

en juin, Vases Communicants avec Tentatives





Vases Communicants avec Tentatives de Christine Jeanney

Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Pour cette édition de juin, Christine  Jeanney prend ma place sur Gammalphabets, comme je prends la sienne sur Tentatives


Nuit dans la chambre sans rêves


Les fleurs du papier de la chambre
sont sur le mur ne sont pas dures
dit Supervielle
et se répètent du parquet au plafond crainte d’être incomprises
lilas grappes violettes pois de senteur (les petites appelées myosotis ce que je ne sais pas)
couvertes de nuit toutes
toutes feutrées
le miroir et le petit tableau pour dessiner aux craies mangés de sombre
sur la porte de l’armoire l’arabesque creusée – le plaisir de la pointe enfoncée, des copeaux enroulés, une bêtise de la veille –
calme

Les tambours arrivent
Ils sont plusieurs peut-être trois en ligne côte à côte
défilent
costumes à boutons brillants démarche fière pas cadencé
petit visage souriant d’enfant partant à la guerre à la guerre des chansons d’enfants
Le plus jeune a / Dans sa bouche une rose

s’approchent au bout de la rue noire chérubins avancent
genoux ronds levés haut quand
derrière eux des centaines de soldats en arme des hommes sans yeux en noir tambourinent sans pitié ni visage ni âmes
ni faiblesses une mer d’hommes armés de noir avance avale le sol ils viennent oh quelle peur j’ai d’eux
jusqu’à ce que le bruit se démembre
que le roulement du train
roule résonne dans le mur roule résonne dans ma tempe roule résonne de la peur
la grande – fini terminé plus rien rien – peur de la fin – peur transperce

Au matin papillon mort à plat sur l’oreiller
Reste ma tête cognée contre le mur
néant du refus
vain
ne pas dire.
Non, pas le dire.
Juste la salive sèche
de savoir dans le noir
l’impuissance des fleurs du papier de ma chambre.


Vases Communicants avec Hervé Jeanney

Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Pour cette édition d’avril, Hervé Jeanney prend ma place sur Gammalphabets, comme je prends la sienne sur son blog


Voie avec issue.

Se frayer un chemin.

sans craindre les surprises

mauvaises ou bonnes

et trouver quelque chose.

***

La très belle compilation, qui incite et donne à lire l’ensemble d’Avril, par Brigetoun.


Attentes / [Vases Communicants d’Avril, une variante]

Attentes

Des jours et des jours
qui avaient défilés gris
sans laisser de traces
le long des voies quotidiennes
on arpentait deux directions
l’une au matin
l’autre au soir
dans la ténèbre du sens
absent à tout cela
en-allé où
c’était temps qui s’écoulait
de l’un et l’autre côté du wagon
on avait beau le savoir
on ne le pouvait saisir
sauf le subterfuge
des lignes cahotées
au carnet
comme les voyageurs
un vrac de ce tout venant
dans les matins glacés
les aubes de neige
les nuits tôt venues
la phosphorescence du sombre.

La plaine semblait immense
autant que les peines
on lisait entre les lignes
on lisait entre les rides
plus profondes aux visages
plus nettes aux paysages
d’autant plus qu’enfermé de brume
l’immense
par-delà la terre
transperçait tout bien malgré soi
l’époque bégayait béante
d’où ce train
d’où ces baraques
d’où ces silos
d’où ces tombes chaque matin
que les soirs livraient
dans un ordre inverse
mais égale la question?

Aux gestes de grands arbres nus
extatiques dans la géométrie
ne répondaient que la mauvaise prose
celle des journaux
sans rythme
les gratuits du matin
les affiches en gare
qu’un scrupule mauvais
renouvelait
ou bien la fatigue
au soir
dans les annonces
les retards les hauts-parleurs
les téléphones
passagers
ces formes tassées
yeux clos
ou vains ou vides
visages accablés
sans même un murmure
de conversation

On regardait cela
en témoin
l’impossible fatras
que fait le quotidien
on regardait cela et on savait
qu’aucun virage ne se prendrait
jamais là
au vif de la vie
sauf accident
sauf aiguillages gelés
sauf câbles arrachés
pour arracher confuses paroles
on affrontait cela
un néant monotone
vivre fatigue
on dormait sa vie
aux bords d’un gouffre mouvant
comme un songe
apocalypse tranquille
mais sans nulle fin
chemin du sud au matin
chemin du nord au soir
pour toujours
la vie dans la vitesse autour
fausse
une mauvaise toupie
sans direction.

Quand revint la douceur
on reconnut la silhouette
étrange et familière
en son retour
passé l’hiver
un très vieil homme prenait l’air
sur le même banc qu’avant
il avait ce très exact repère
dans un monde sans lui

il tournait dos à la gare
qui opaque barrait l’orient
silhouettes y passaient encore
qui attendaient aussi
mais lui
ses yeux vers l’horizon d’ouest
se perdaient dans la nuit qui montait.


Vases communicants: Aedificavit / Gammaphalbets, et l’inverse.Deux regards sur Cordouan.

 

Il est à présent bien établi que nous avons accordé notre préférence au seul monde actuel, une préférence indéfectible — nous sommes restés dans le flot canalisé des passagers, nous tenions à la main notre ticket pour les trajets du jour, dans la lumière pâle de l’hiver, nous avions dévalé des escaliers, remonté d’autres pentes, mécaniquement articulées, tenu la main courante, comme tous les autres, même sac, même courbure du dos, mêmes épaules un peu fatiguées.

 

Nous attendons au guichet, retenus dernière la ligne jaune tracée à la pointe de nos chaussures dont la semelle bientôt s’ouvrira, nous les regardons pour éviter les yeux des autres, derrière une ligne confidentielle (dont il n’es pas absurde de se demander quel monde secret elle ouvrirait si nous la franchissions), de l’autre côté une vieille femme hésite entre le train de 10h28 et celui de 10h53, courbée de toute sa fatigue sur le guichet, enfin nous avançons d’un pas anxieux, achetons contre espèces trébuchantes, un billet pour un ailleurs, laissons le temps passer sur nous, le train passer sur le paysage, dans lequel ne nous distraira presque rien, le monde extérieur réduit à une image en deux dimensions glisse sur la fenêtre sur laquelle les fronts parfois s’appuient —

Et le départ parfois ….

 

Il est bien établi que nous savons à quelle place nous asseoir. Et que nous reviendrons. Nous sommes munis de tous les numéros, de train, de carte bleue, de wagon, de place. Et disposons maintenant du code qu’il nous fallait.

 

Une fois que nous avons convenu de ces conditions strictes, une fois que le guichetier s’est assuré que nous disposions, sur notre compte bancaire, de la somme nécessaire à l’obtention du billet aller-retour, il a suffi d’attendre, en bougeant le moins possible, en déplaçant le moins possibles les lignes; il y a alors, dans les brumes de l’hiver, un trait vertical dressé sur l’océan, une exclamation, dépassant toutes les vagues et toutes les gerbes d’écume qui l’affrontent depuis des siècles et même tous les courants les plus complexes de l’eau du fleuve mêlée à celle de l’océan, ne l’ont pas déplacé. Une chaussée de pierres si ajustées que rien n’a pu depuis des siècles les disjoindre conduit au phare. La roche s’est couverte d’algues, les algues s’enchevêtrent aux coquilles d’animaux marins, et les odeurs aquatiques et salées que le vent soulève nous parviennent par bouffées. Un escalier s’enroule, souligné d’une corde de chanvre que tiennent des clous de laiton parfaitement brillants, parfaitement alignés, dans le vide indécelé du phare.

 

Alors, au creux de lui, il est possible de regarder l’océan à la verticale de son déferlement.

 

Un court instant, arrêté devant cette fenêtre fermée, cligner des yeux sous la vivacité de la lumière, même en hiver, regarder au travers de notre appareil photo, ce que nous voudrions saisir et qui échappe encore, se projeter dans un monde que nous atteignons par la seule force de notre regard béant. Devant cette fenêtre fermée (pourtant elle indique la possibilité de l’espace), les certitudes se déplacent asympotiquement à cette verticale que nous n’épuisons pas. Une bande de sable dessine à marée basse des circonvolutions, pour nous qui ne disposons pas du chiffre approprié, impénétrables, elle mène notre regard selon ses courbes imprécises. Il serait donc possible que s’ouvre un instant un monde lui-même possible … accessibilité rêvée à cet ailleurs… dans lequel les algues vertes enlaceraient nos chevilles de leurs douceurs lancinantes, dans lequel les embruns viendraient jusqu’à nous et les oiseaux marins parfois reposeraient leur fatigue sur ce rebord, à la verticale du monde…

 

Puis nous repartons prendre le train de 19h23.

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Isabelle Pariente-Butterlin, qui tient le blog Aedificavit écrit à ma place ici, comme je le fais  là-bas.

Le projet et le principe des Vases Communicants sont décrits  ici.