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Lisière

Comme un sentiment de fin du monde, l’angoisse.

La terreur muette de ne savoir qui, en ces lieux anodins, pourrait guetter les passants, les fourvoyer dans les rêts d’on ne sait quel songe. Les lisières furent longtemps terres de centaures, elles troublent toujours.

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Les verticales explosives, les verticales écran, les verticales transes-lucides: les promeneurs, rares en cette heure, passent sans voir ni savoir. Leur cage est ailleurs.

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De pas en pas, certains arbres ne craignent plus trop l’enlèvement, l’horizon plus élevé est de leur erre: aussi prennent-ils  la pose, pour un peintre qui  ne vient pas, des feuilles qui ne poussent pas, des nids qui ne sont pas encore là. Le silence est opaque, un cri figé. La foudre est encore loin. Eux demeurent dans l’attente immobile de ce qui n’est pas.

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Le pays de l’apparence dresse ses donjons derrière des bois déserts, les angles ravisseurs se cachent, on n’aperçoit même plus ce qu’il y a plus loin. Quelque tours se fondent dans les parcelles. On feint d’y avoir élevé des oiseaux, il en est de proie. Un panneau rouge, masqué par la broussaille, ne sait plus ce qu’il dit du danger extrême que l’on court.

failleDe menues lézardes courent, visibles, dans la pierre claire du monde. Fin du sentiment sédentaire. Insidieusement, ce qui porte les pas se fait bien moins sûr, il se pourrait que l’on quitte terre ferme, que les certitudes se fracturent, ou tombent pesantes en poussières insensées.

S’impose le tremblement de l’incertain; la nuit va bien vite tomber, on retient son souffle, pour ne surtout pas faire bouger le rideau.


Faute de mieux, soir

Soir, fin de semaine. La nuit, le balcon, sur cour intérieure. L’espèce de lumière qui règne là, la nuit. Pénombre de tout, la percée de quelques fenêtres qui s’éclairent, sporadiques. Les nuages dans le ciel, rares et légers, diffus. On voit quelques étoiles clignoter, cligner de l’œil, presque, elles aussi, sans fatigue.

Bien éveillé encore, malgré l’heure, tu fumes une cigarette, là, ce soir, dans cette cour obscure et perdue de la province, sous ce ciel. Tu penses, un brin mélancolique aux poèmes à venir, ou pas,  aux mots qui les font, pourquoi ils viennent ou pas, se donnent se refusent s’échappent. En ce moment, ils fusent en toi, tu ne bouges pas, tu ne veux pas les déranger. Tu les retranscriras plus tard, au risque de l’inexactitude, de la perte du rythme offert par la nuit. Tu ne connaitras pas sans peine le pourquoi de tout cela, qui n’est pas de ton erre. Ni les comment, ni les pourquoi. Les questions seules te seront. Leur douleur. Et les soirs, au balcon, à fumer, le soir ou les nuits. Quelques instants de temps. Pur.

Plus vif, trois tons – trois temps – dans le ciel. Du blanc, du rouge, du blanc plus confus, du vert noyé par la distance et la nuit. Point unique mais à trois temps, passage d’un avion de ligne, loin au-dessus. Traversés les nuages, passe tout auprès d’une étoile qu’il occulte, fraction de seconde. Tu aimerais être à son bord, éprouver la poussée des réacteurs, frôler-survoler les nues que tu contemples, l’envol brusque et l’approcher d’étoile, celle-ci oui, qu’il passe en un éclat.

Non,non, pour toi ce soir, balcon , la pénombre presque claire du balcon, le bruissement des boulevards de l’autre côté, le soir, la nostalgie des mots à dire. Ils passent doucement en toi.
Les noter sans les faire fuir, la mémoire, la mémoire est la clé, puis l’écrire après.


Note

Éclairage artificiel, lieux d’artifice, la gare, le train, la pénombre de la vieille marquise. Motifs fer, motifs rouille, peinture brun rouge et dentelle fer. Verre louche du toit.  Le matin. Intérieur train, air non renouvelé. Touffeur.  Annonce trop forte. Sifflet. Mouvements.

Très vite implose le ciel de ce matin, du bleu et du blanc, dans les éclats de lumière, leurs  éblouissements successifs, les pupilles peinent à s’adapter à ce qui fuse de par-dessus les toits. Très vite aussi, les champs, de brun et d’eau, de part et d’autre. Au loin des cimes, lignes bleues et vertes,  accents du blanc dessus.. Trace de l’hiver, le froid dehors, le blanc là-bas. Les couleurs dansent ce matin, vert, bleu, brun, blanc, rouille des rails.

Se perdre dans ce que l’on contemple, au quotidien, dans le fil froid, minéral -infernal, le fil des jours, leur lente succession insensée, quoi que tous nous sachions où ils vont enfin. Et la surprise de voir l’éclat du ciel, là, au sol, qui transforme l’eau bourbeuse qui stagne. Pressentiment de l’inondation à venir, l’irruption de ce blanc, de ce bleu dans le brun froid trop dense de la fin d’hiver en plaine. Sentiment de l’éther tombé parmi le séjour terrestre. Restent des éclats de ciel, avant les éclats de voix.

Peu à peu renoncer à l’expliquer, trop fade et trop plate. On pourrait, en dépit de la complexité des mécanismes qui jouent. On ne veut plus. Le jeu est factice. Nécéssaire nous dit-on, mais factice. Fatras des masques et des discours, à pleurer. Seulement l’éprouver. La conscience au monde, les impostures humaines . La conscience, le monde.  Les postures d’imposture. Contempler lentement la conscience au monde, la conscience du monde.  Qu’importe d’où vient l’eau des larges flaques qui constellent la plaine,  qu’on ne peut encore boire, qu’importe que ces taches furent de la lumière, plus loin, là sur les cimes où d’abord elles tombèrent, puis connurent la boue des rivières et des champs, avant de trouver une ultime halte, au-dessus de la boue, où la lumière est à nouveau leur seul sens, et elles ce reflet idéel.

Rouille des rails, la couleur du contemporain, le rouge rugueux de la corrosion sa nostalgie, que l’acide du langage vient  défaire. Brune,  l’eau brune, l’eau verte, l’eau bleue, l’eau blanche. Mirroir. Mirroir de l’eau  sensible aux moindres images, au moindre frisson du vent . Elle  s’en ira rejoindre des profondeurs inimaginées,  plus forte des images réfléchies. Eau forte le langage. Trouver le sens au sein du non-sens. La profondeur comme l’obscurité du jour.


Comment dire comme trois petits pas

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Marcher dans la neige, marcher-regarder les couleurs qui réapparaissent, marcher-rêver dans le vent du dégel, marcher-passer d’ubac en adret, et se réjouir de la lumière qui règne là, quand plus bas, pèse la grisaille.

S’éblouir de reflets changeant, de volumes incertains, bientôt voués à disparaître, comme toi-même, comme toi-même, et comment dire ce qui fut là, ce qui se tient devant toi, dans le passage pérenne de toute chose et le rythme de tes pas ? Le monde est blanc, le monde est mouvant, et bientôt le scintillement plus vif et plus brillant des ruisseaux remplacera le chant monotone du vent.

Tu regrettes, mais il n’y a pas de mots pour dire l’éphémère fragile de cet instant, pour fixer le fugace maintenant, alors plutôt l’artefact de mémoire, tu gardes trace tout de même de qui joua ici cet hiver. Comme neige que la fonte et le vent modèlent. Faisons le chant du vent là-haut silence en nous, de retour dans les villes.

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pressentiment


Stupéfiante présence

…dans une petite salle, de cela, l’Innommable:

holbein_christ1Le choc de Dostoïevski, qui se tint aussi de longues minutes devant cette toile, aujourd’hui, pour l’avoir éprouvé devant la peinture de cela, si nu, si fort, si oppressant, tu le comprends mieux; tu l’as en toi-même éprouvé – et physiquement l’étouffement en le tombeau, la pesanteur insensé de la roche au-dessus, l’aura très forte et sensible de la toile, mais c’est toi qui gît là et si l’aura flotte dans la salle, c’est qu’elle te quitte,elle la vie, et c’est toi qui gît, qui veux-tu que ce soit d’autre si ce n’est nous tous -, et mettre des mots, là, tranquille le soir chez toi, devant un écran qui ne sait ni ne saura jamais ce que c’est qu’avoir à  mourir, mettre des mots ces ignares qui folâtrent,  dans  cette zone  que silence, silence, infini silence de la méditation hante, oui, tout cela que tu fais te semble un exercice bien périlleux, bien présomptueux, et bien impérieux le geste qui le finira hors de toi. Aussi vas-tu te taire, et tenter de convoquer qui  fait leçon de ténèbres.

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D’où la lumière…

Hier l’absente de toute vue, aujourd’hui ce hâle sur ton visage.

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Surexpose, même sous la pluie glaciale, les données Exif ne mentent pas, dit-on, et tu vis apparaître des valeurs incongrues, dans l’absence où tu te tins pour regarder d’un peu plus près ce qui jouait là. Pas aujourd’hui que tu l’identifieras, mais quoi, il faut bien se lancer comme ces lugeurs dont tu entends les cris de joie, à peine un peu plus loin.

Des rythmes  se sont inventés là, dans le manque de relief, les ombres dévorées par la grisaille, le blanc omniprésent.  N’était qu’à les percevoir. Si tu le fis, ce fut sans bien savoir, dans la diagonale exacte et démesurée de tout ce que tu ne sais pas. Décentrer ce que l’on feint de savoir, et quel accès se met à béer là -brusque et abrupt-. S’ouvrir à sa propre ignorance, oui, mais lui donner chance d’advenir, le devenir-langue en soi. Travail dé-mesuré.dim-neige-44


Comme des remords, tout de même…

Tout cela te semble bien surfait, ce petit personnage qui s’agite, et court,et se pavanne, et fait mine d’écrire en particulier. Est-ce bien toi? A quoi joue-t-on? te demandes-tu. Et si, le pouce mis, on ne jouait plus, justement. Il est tard, tu devrais aller dormir, mais non, te voici prisonnier de ces traits qui s’immiscent dans le noir des jours.