Vases communicants: Nous n’étions pas mariés, par Gilles Bertin

Les échanges de blog à blog en vases communicants se nouent chaque premier vendredi du mois.

Et remercier ici aussi Gilles Bertin de  me permettre d’intituler une série de photographies Lignes de vie… un cas avéré de sérendipité, sans doute.

 

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Ensemble, ils vont à lente allure entre les deux haies d’arbres, troublés une fois seulement par la chute d’une plaque d’écorce devant eux. Ils s’arrêtent, lèvent la tête, considèrent les larges ocelles ocres des maîtresses branches vingt mètres au-dessus d’eux. Il se tourne vers son épouse, elle a le visage penché vers le ciel, cheveux en arrière, dans l’une de ces taches de lumière solaire mouvante comme une surface d’eau. Quand elle découvre qu’il la regarde, ils ont de concert un petit rire qui s’en va devant eux, tel un refrain de Trenet, entre les fûts clairs des platanes. La promenade se termine par un muret. Ils le longent puis prennent l’escalier vers la berge de la rivière. Alors qu’ils vont disparaître, éclate à l’autre bout de la promenade une musique qui les fait s’arrêter, se retourner. Un sourire naît sur chacun de leur visage et se déploie. Se tournant l’un vers l’autre, ils éclatent d’un rire d’enfant.

À une fenêtre de l’étage de la salle des fêtes, Joël reste un instant rêveur en regardant à l’autre bout de la place l’escalier par où ses parents ont disparu. Il manipule son appareil photo pour examiner les clichés qu’il vient de prendre. Il les fait défiler plusieurs fois puis descend vers la musique qui vient de commencer dans la salle des fêtes. La vie est belle, dit-il dans l’escalier.

* * * * *

Le long de la rivière, ils rencontrent de gros cailloux, des pierres roulées du talus, des ornières creusées par des engins agricoles. Il lui donne la main pour l’aider et elle le remercie de ce petit hochement de tête oblique qu’elle ne donne qu’à lui. Le chemin a été dur et ils ont peiné pour en arriver là. Pourtant, quand ils se retournent, leurs yeux ne distinguent plus ni trou ni ornière, ils ne voient plus du chemin que les haies attentives penchées sur les deux bandes de terre ocre parallèles, les ombres quiètes des arbres et, dans l’auge constituée par les parois des haies, le liquide doré du soleil où nagent des nuées scolaires de moucherons, de larges papillons aux ailes galonnées de capitaines au long cours et, venues de la rivière, des libellules au corset couleur dos de tanches.

À un tournant du chemin, ils se heurtent à un arbre tombé en travers de leur route. Il est si grand que ses branches vont jusque dans l’eau de la rivière. Elle s’adosse contre le tronc horizontal qu’il caresse un instant de la main comme si c’était elle, allongée.


Elle lui demande, « Tu te souviens ? »

Il lui répond, « Nous n’étions pas mariés. »

Vu par-dessous, le feuillage de l’arbre a le vert des feuilles des saules et ressemble aux taillis qu’une tempête aurait couchés. On a envie d’y passer la main, de l’attarder dans l’épaisseur touffue. Ce désir, ils l’ont en même temps, ils lèvent la main vers le visage de l’autre ; d’un mouvement tournant elle continue vers la nuque de son mari, l’attire à elle ; il descend sa main sur l’épaule à demi dénudée, descend encore et la pose sur le tronc et fait de même avec l’autre et maintenant il est appuyé des deux mains sur le tronc ; elle est emprisonnée entre le tronc, le torse et ces deux bras, et tient la nuque de son mari dans ses mains, et elle l’attire à elle jusqu’à ce que leurs visages soient si proches qu’ils puissent voir dans les yeux de l’autre ces petites taches dans l’iris ; alors ses mains reviennent de la nuque jusqu’au visage, elle le serre tout entier dans ses mains, elle pose sa bouche sur la sienne, et quittant le jour, l’arbre et le chemin, elle ferme les yeux, se rejoignant elle-même.

Il lui dit, « C’était exactement comme ça. »

« Oh oui ! », répond-elle.

* * * * *

On a mis de la musique, les tables ont été poussées contre les murs, les boulettes de papier et les serpentins balayés dans un coin de la salle, tout le monde danse. Quelqu’un met le disque de la chenille.

Il faut qu’ils viennent avec nous !

Mais ils ont disparus ! répond quelqu’un.

Où sont-ils ? Il faut les retrouver !

* * * * *

Ils ont contourné l’arbre. Le chemin rejoint la rivière et ils marchent main dans la main, accompagnés par le bruissement de l’eau. Quelques toiles d’araignées dans les buissons oscillent telles des voiles de bateau en l’absence de vent. Les bords du chemin sont couverts d’une herbe fine comme cheveux. Elle se baisse pour la caresser.

Elle le regarde dans les yeux, « Nous avons fait l’amour sur cette herbe. »

Il l’attire contre lui, « Ma chérie. »

* * * * *

Viens, dit Joël à Laurence, je sais où sont papa et maman.

Mais les autres ?

On ne dit leur rien surtout. Viens !

* * * * *

Il lui montre de l’autre côté d’un champ le mur neuf qui ceint ce qui, encore pré, va dans les dizaines d’années à venir s’emplir de tombes, prenant la suite de l’ancien cimetière au pied de l’église.

Le chemin s’enfonce à nouveau sous les arbres. Ils marchent si près l’un de l’autre que l’on ne distingue entre eux qu’une fente de jour bougeant au gré de leurs pas, si étroite par moments que la couleur de leurs vêtements se mêle alors en une couleur nouvelle mais hésitante, à demi opacifiée par la lumière du chemin, nimbée de feuilles, d’écorce et de ciel.


* * * * *

Quand ils les ont aperçus devant eux, Joël et Laurence se sont arrêtés.

Ils les regardent s’éloigner lentement sur le chemin qui s’insinue entre les arbres et la rivière si doucement qu’au bout on ne sait plus lequel est l’un, lequel est l’autre, et que renonçant à les démêler on les unit en une seule voie.

Tu crois que nous les ferons nos noces d’or ? demande Laurence.

Je les aime tu sais, répond Joël.

* * * * *

Parmi les acacias en fleur sous lesquels ils vont elle lève sa main entraînant avec elle la main de son mari pour la poser sur son cœur.

Elle dit, « Tu sens ? »

Il incline à demi la tête. Ses narines une seule fois se gonflent, puis il souffle doucement à travers ses lèvres à peine ouvertes, et l’air qui sort de sa bouche ne fait pas plus de bruit qu’eux s’éloignant sur ce chemin, si doucement qu’il leur faut un long temps pour se fondre l’un en l’autre, pour constituer une silhouette complètement unie. Ils sont une flamme de bougie dans une atmosphère au repos, à peine troublée parfois par la brise venue de la rivière, et ce mouvement les rapproche encore.


Longtemps, Joël et Laurence les regardent s’éloigner entre les arbres, devenir un doigt, puis une brindille, une graine, se fondant peu à peu dans le chemin.

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Merci à Gilles Bertin d’accueillir mon texte dans ses  Lignes de Vie

Les Vases communicants de janvier 2011:

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